Si Langueux m'était conté - mars 1987

Imprimer
PDF

DE NOTRE TEMPS

 

Tout d’abord, je n’ai pas l’intention, par ces quelques lignes, de me substituer, au sujet de « Si Langueux m’était conté », aussi bien décrit par Lucien Monjaret. Mais, tout simplement, raconter une partie de ma jeunesse vécue aux Grèves de Langueux il y a de cela une cinquantaine d’années et plus.

A cette époque nous n’avions pas d’électricité ou très peu de maisons en étaient équipées. La nuit venue nous étions éclairés avec des lampes à pétrole, mal réglées, où la flamme filait et noircissait le verre. Nos silhouettes se dessinaient sur les murs, avec des têtes souvent déformées, énormes.

Mon père partait au travail très tôt le matin et s’éclairait avec une lampe à carbure accrochée sur le guidon de son vélo. Le soir, au retour, il fallait refaire le plein de la lampe pour le lendemain matin.

Bien entendu, nous n’avions pas la télé, nous passions nos soirées d’hiver au coin du feu, regardant pétiller le bois de fagot sous la marmite où l’eau chantonnait des airs mélancoliques.

Au beau temps, nous passions nos soirées sur l’herbe au bord de la route, ou sur la digue. C’était le calme ! De temps en temps un hanneton venait troubler notre conversation, ou un ver luisant attirait notre attention, ou tout simplement le chant des grenouilles ou des crapauds du Ruzé Bréhat, ou encore le vol léger des chauves-souris.

Sur la digue au clair de lune nous regardions la mer étale, où la silhouette de la côte de Guernouillat reflétait dans cette eau sans ride. De l’autre côté, aux grandes marées, sur la levée où l’eau effleurait le sommet, les oiseaux de mer grouillaient et nous faisaient entendre leurs chants et cris divers.

Pendant les grandes vacances, nous passions notre temps dans la grève ou dans les morées. Nous allions prendre notre bain au trou des Bertho, la filière à cet endroit était assez profonde. Du haut de la berge située à quatre ou cinq mètres au dessus du niveau de l’eau, nous nous laissions glisser sur un toboggan fabriqué dans la terre de grève avec nos fesses, pour arriver en contrebas dans un bouillon de vase. Quelquefois nous étions marqués par une belle estafilade occasionnée par un morceau de coquillage ou un brin de « pétrelle » séché. Le mercurochrome était remplacé par la vase.

Je vois encore ma mère se baigner dans cette rivière avec comme maillot de bain un « sarrau », blouse assez ample attachée entre les jambes avec une épingle de sûreté. Nous la regardions évoluer comme un poisson avec ce maillot gonflé, « bouffi » par de l’air telle une planche à voile. Les samedis après-midi (début de la semaine anglaise) et le dimanche, les pêcheurs des environs venaient attraper quelques mulets ou plies à la ligne. J’allais chercher des vers de vase pour avoir cinq ou dix sous de pourboire, puis j’allais acheter des caramels.

Quelquefois nos parents nous emmenaient sur le « gravier », côté Pissoison, passer la journée. Là il y avait du sable et des galets. Ça changeait de la vase. Au retour, lorsque nous étions cernés par la mer, nous étions obligés de revenir par le Pont-Samson, si celui-ci n’était pas recouvert. Dans le cas contraire nous faisions le tour par les Grèves d’Hillion.

Cette terre de grève dite la marne était convoitée par les maraîchers du coin pour amender leurs terres ; de plus ils en faisaient des dépôts qu’ils revendaient à des fermiers de Pommeret, Hénon, Trédaniel, etc.

De temps en temps, à la rampe à « Petit Marin », c’était le spectacle de voir une charrette embourbée – « bourdée » - enlisée avec son cheval. Celui-ci était enfoncé jusqu’au jarret et on était obligé de lui passer une planche sous le ventre pour l’empêcher de descendre plus. Puis, avec des cordes « raudes » l’on retirait le cheval de sa mauvaise posture, non sans avoir au préalable dégagé la vase. Puis venait le tour de la charrette après avoir été déchargée. Ce n’était qu’après deux ou trois heures d’efforts que tout rentrait dans l’ordre. Quelquefois, il fallait y renoncer car la mer arrivait.

Les fêtes de quartier étaient très suivies. Chaque bistrot décoré de guirlandes, drapeaux, avait monté ou confectionné sa petite attraction. Course en sac, à la brouette, aux œufs, le mât de cocagne, le mât horizontal enduit de saindoux, placé en travers de la filière, qu’il fallait traverser sans tomber dedans, le « gauféroué » galletière enduite de graisse où l’on mettait une pièce de monnaie qu’il fallait enlever avec son nez ou sa langue. Le bain russe, les casse-pots, etc. Il y en avait quinze puisqu’il y avait quinze bistrots entre la Mare-Noire et Boutdeville.

Je peux vous dire qu’il y avait de la joie dans l’air au dernier jeu. Les fûts de cidre faisaient entendre leur complainte lorsque l’on tirait les bolées à la clé.

Ces fûts de cidre de trois à quatre barriques, 660 à 880 litres, au moment du cidre nouveau, étaient vidés au bout de deux à trois semaines. Parfois c’était une corvée pour les loger dans le cellier à l’entrée étroite tout en le faisant glisser sur un poulain enduit de graisse.

Au mois de juin c’étaient les courses de chevaux dans la Grève. Nous partions en fin de matinée pour avoir une place sur la falaise. Celle-ci était noire de gens malgré la diversité des coloris.

Chacun, ou plutôt chaque famille, choisissait une place où l’on pouvait suivre le circuit des courses en entier. C’était la fête, nous mangions sur l’herbe déjà fleurie par les marguerites et les boutons d’or. A seize heures nous cassions la croûte entre deux courses. Les marchands ambulants, de gâteaux, glaces, « farins » bigorneaux, parcouraient cette falaise pour vendre leurs produits, sans oublier les galettes-saucisses.

Au bas de la falaise, où l’entrée était payante, les fûts de cidre avaient fait également le déplacement, montés sur charrettes. Plus loin, les tribunes pour les gens aisés, le pari mutuel pour les acharnés, le pesage. Je vois encore du haut de la falaise, cette marée humaine se déplacer pour voir le passage des chevaux. Le soir, à la fin du spectacle, nous retournions à la maison en longeant la ligne de chemin de fer, les paniers en toile ou en osier délestés, heureux d’avoir passé une belle journée en plein air. Nous avions également des courses communales de chevaux, sans oublier les courses des bardots de Cesson.

Autre fait, les battages à la machine à vapeur. Pour ma part, j’allais remplir le ventre de cette machine infernale. J’aimais sentir cette odeur d’huile brûlée. C’était l’entraide entre les personnes possédant un petit tas de blé et les voisins. Que ce soit pour une heure ou deux de battage, il fallait arrêter la machine et manger à chaque fois, et déplacer les machines à l’aide des chevaux.

La balle de blé, appelée « gapat », était réceptionnée sur des grandes toiles, derrière la vanneuse « van », puis jetée dans la grève par-dessus la digue. Le jour de la grande marée de septembre, dite marée « gapaillouse », ces tas de « gapat » s’en allaient à marée montante et revenaient vers la pointe d’Hillion à marée descendante. De même, les tas de « turlututus », tiges d’oignons montés dont on  a enlevé la graine, subissaient le même sort. Quelquefois nous nous en servions comme radeau, mais souvent notre embarcation précaire se partageait en deux et ses occupants tombaient à l’eau, pour revenir à la nage vers la digue. Avec ces turlututus nous confectionnions des instruments de musique, avec la peau de l’oignon.

Le « gapat » servait également, mélangé avec de la terre », de macadam dans les maisons d’habitation en terre battue, d’où le nom de « pilerie de place », terre tassée avec les pieds au son de la vielle.

Je me souviens également du petit train qui longeait la route actuelle depuis Yffiniac, gare de triage, jusque Boutdeville, pour emprunter le sentier piétonnier actuel jusque Saint-Brieuc et Paimpol. Oh, bien sûr, il n’était pas chauffé, et les sièges n’étaient pas rembourrés. Il n’était pas rare de recevoir des escarbilles, poussières de charbon, dans les yeux, les cols de chemise noircis lorsque l’on mettait le nez à la portière. Malgré tout, c’était pratique. Nous allions le prendre à la gare de Bourienne ou de Boutdeville.

Il transportait également des marchandises vers Matignon, Collinée, en passant par Moncontour : bois, bestiaux, matériaux de construction, sans oublier des wagons découverts bondés de pommes à cidre. Au passage du train, à l’aide de cailloux ou de morceaux de bois, nous essayons de les faire tomber pour les manger ensuite.

Il n’était pas rare de voir les chevaux avec leur attelage s’emballer à l’approche du train, et Dieu sait si ceux-ci étaient pleins de santé, leurs propriétaires avaient du mal à les retenir. Ces petits chevaux étaient infatigables, ils faisaient la fierté de leur propriétaire. Ils partaient tous deux « sur champ », battre la compagne, loin de leur domicile, voir les limites d’Ille-et-Vilaine, du Morbihan et du Finistère, pour vendre le produit de la terre, choux, carottes, oignons, etc. Le troc était souvent effectué : échange d’avoine, orge, farine.

D’autres allaient chercher de la terre d’argile à Carnonen, situé à deux kilomètres au-delà de la gare d’Yffiniac, pour la ramener à la briqueterie de Saint-Ilan, sans oublier les gros camions à bandage et leur transmission par chaîne.

Au risque d’être un peu long, j’arrête ici mon bavardage, en espérant que je ne vous ai pas trop ennuyés, et que certains trouveront dans ces quelques lignes des souvenirs d’une époque où il y avait beaucoup d’amitié et d’entraide ; puisse-t-il toujours en être ainsi !

 

Un gars de Coquinet

Robert ROUXEL

Commentaires  

 
+1 # MORIN Jean-Pierre 12-05-2010 19:42
Je pense que ce texte rappellera à plusieurs membres des ADT ce qu'était la vie aux Grèves il n'y a pas encore si longtemps (non Pascal, je ne suis pas si vieux que cela !). Certes je n'ai pas connu le petit train (à vapeur), les maisons sans électricité ni les fêtes dans les bistrots. Mais tout le reste appartient à mon enfance : la grève et les morées comme terrains de jeu dans la journée, les soirées sur la digue à écouter les histoires de Terre-Neuvas de René "Caraco" ou a draguer un peu les filles, les plongeons (avec les filles !) dans le gapat, les jeux sur les tas de terre de grève (marne), etc...
Souvenirs...Souvenirs
JP
Répondre | Répondre en citant | Citer
 
 
0 # LORANT Pascal 12-05-2010 20:28
J'avais déjà entendu parler du jeu du gaufferoué. Une galletière, suspendue à une ficelle, était enduite d'une épaisse couche de graisse dans laquelle une pièce de monnaie était emprisonnée. Le but du jeu était d'extraire la pièce de monnaie, mais avec la langue seulement. Pas facile, et surtout pas très hygiénique ...
Répondre | Répondre en citant | Citer
 
 
0 # Pascal LORANT 12-05-2010 21:27
Les hannetons étaient appelés, dans notre jargon local, des "brindas" parce qu'ils "brindaient" (faisaient du bruit). Aujourd'hui encore les anciens disent d'une mobylette bruyante qu'elle "brinde".
Répondre | Répondre en citant | Citer
 

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés, tout abus sera sanctionné par la suppression du commentaire.


Code de sécurité
Rafraîchir